HumansOfFood #10
Eva
Cuisinière albanaise à Strasbourg

Eva est maman de deux enfants et vit depuis 3 ans en France. Elle décrit la cuisine comme « une passion qui est née » avec elle. Eva était présente aux Petites Cantines de Strasbourg pour créer des menus aux saveurs du monde pour des personnes précaires. Elle nous partage une partie de son histoire, liée à cette passion. Nous allons voyager avec elle, à travers l’Albanie, pour connaître ses traditions et sa culture culinaire.

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Est-ce que tu as un souvenir particulier lié à la cuisine de ton enfance ?

On a une soupe traditionnelle en Albanie, qui s’appelle « la soupe de pomme de terre ». C’est une soupe avec des pommes de terre et un peu de viande. C’est un plat que je connais depuis que je suis toute petite. J’ai des souvenirs en la mangeant et en la préparant. On en mangeait au moins deux fois par semaine et ça me plaisait beaucoup ; même si aujourd’hui je n’aime pas trop ! C’était toujours ma mère qui la préparait et moi, en tant qu‘aînée des enfants, j’avais la chance de la regarder en train de cuisiner. C’est peut-être pour ça que cette soupe reste un souvenir.

C’est un plat que je connais depuis que je suis toute petite.

Quelques années plus tard, ma mère est diagnostiquée du diabète. Je devais donc l’aider dans les tâches ménagères. Parmi toutes, c’est la cuisine qui me plaisait le plus. Quand je suis dans la cuisine, en train de voir les aliments, en train de les acheter, je suis vraiment moi-même. Ce n’est pas un plat spécial, c’est la cuisine elle-même.

Quels sont les ingrédients phare de ta cuisine ?

Plutôt les légumes et les salades vertes. Je n’aime pas un légume en particulier, j’aime cuisiner avec tous. Aujourd’hui dans les supermarchés on trouve toujours tous les légumes. Mais moi je préfère choisir les légumes de saison. En général, en Albanie comme en France, nous avons les mêmes types de légumes. Par contre, les racines, comme les navets ou les carottes jeunes, ne se trouvent que dans la capitale de l’Albanie. Ce sont donc les seules légumes que je n’utilise pas, parce que je ne sais pas comment les utiliser. Pour les épices j’utilise beaucoup le poivre. Le piment est mon épice préféré. J’aime aussi bien les herbes aromatiques comme le basilic, la menthe ou encore le persil.

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Est-ce qu’il y a un plat ou une cuisine en particulier qui t’a déjà fait voyager ?

Nous avons un plat en Albanie qui s’appelle Kacimak. On le prépare avec la farine de maïs, du porc et un peu du sel. Quand j’étais petite, j’étais très gourmande. Ma famille aussi le savait. Donc mes oncles, mes tantes ou ma grand-mère maternelle me faisaient souvent ce plat. Alors je partais chez eux, dans une ville plus loin de chez moi, pour en manger. J’avais envie de voir ma famille mais c’était surtout le plat qui me faisait voyager.

Le piment est mon épice préférée.

Après mes grossesses j’ai eu un rapport un peu obsessionnel avec les aliments. J’ai arrêté totalement de manger les aliments à base de glucide. Je ne sais donc pas comment faire ce plat aujourd’hui, je connais des bases, mais je ne l’ai jamais fait. En tout cas en France ce n’est pas très facile de faire ce plat, parce qu’en Albanie on fait nous-même la farine de maïs. C’est pour ça qu’il a un goût si particulier.

Selon toi, est ce que la cuisine permet de transmettre des pratiques, des traditions ou encore des héritages culturels ?

J’essaye de transmettre mon savoir-faire en cuisinant avec mes enfants. Avec mon fils ce n’est pas évident. Il veut toujours manger ce qu’il a envie sur le moment, puis, quand le plat est prêt, il a plus faim. Avec ma fille, c’est différent. Elle aime bien cuisiner comme moi. Elle me demande parfois : « Maman, est-ce qu’on peut faire comme en Albanie, aujourd’hui ? ». Et on prépare le plat du jour comme on le faisait là-bas.

La vraie cuisine Albanaise ; la base est la viande.

En Albanie, nous avions un planning pour les jours de la semaine. Chez mes parents, par exemple, les vendredis, on mangeait toujours des haricots. Ou encore les dimanches, c’était toujours le même plat. Il s’appelle Turni. C’est de la viande avec des légumes, cuits à l’eau ou dans le four. En France aussi, on fait le même plat pour les dimanches. C’est de la vraie cuisine Albanaise ; la base est la viande. Il n’y existe aucune famille en Albanie qui ne mange pas de viande, on aime trop la viande !

Selon toi, est-ce que la cuisine peut créer des liens entre des personnes qui viennent d’horizons divers ?

Oui, tout à fait ! Par exemple, en Albanie, on a récupéré des habitudes alimentaires de différents pays avec qui nous avions des frontières : les plats turcs, italiens ou encore grecque. Nos plats ressemblent beaucoup aux plats turcs. Pourtant, nous les avons adaptés au fur et à mesure avec notre façon de faire. On a pris leurs habitudes mais on a aussi gardé nos traditions.

On a récupéré des habitudes alimentaires de différents pays avec qui nous avions des frontières.

Ici aussi, quand je travaille dans des ateliers avec des cuisiniers qui viennent d’autres pays, je leur explique mes manières et j’écoute autant leur manière de faire. Ça nous permet de créer une bonne ambiance.

Avec qui préfères-tu cuisiner ?

Avec ma famille ; ma mère, mes sœurs, et surtout ma fille. Je ne sais vraiment pas pourquoi, mais je me sens toujours bien quand je cuisine avec eux.

Est-ce que tu as une tradition particulière en Albanie ?

Il y a longtemps, les Albanais mangeaient par terre. À l’époque les familles étaient nombreuses ; plusieurs frères et sœurs habitaient dans la même maison. C’était toujours les femmes qui préparaient à manger et puis elles mangeaient séparément. Les femmes étaient dans une pièce, les hommes dans une autre. Mais tout ça a changé. Même moi, je n’ai pas vécu cette époque. On garde tout de même beaucoup d’autres traditions. Ce sont les traditions du nord d’Albanie qui sont toutes écrites dans le livre « Kanun », gardé à la bibliothèque nationale.

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Le samedi avant Pâques, par exemple, avec mes enfants, on fait du pain sur lequel on met des œufs et puis on fait une croix sur le pain. On prépare des œufs brouillés avec de l’ail, de la féta fait maison et du raki. À côté de ça, on met un peu de sel dans un papier et on prépare un peu de poisson albanais. Enfin, on ramène le tout à l’église, le dimanche de Pâques. Comme ça on bénit le repas du dimanche. Les Albanais ne mangent pas la dernière bouchée de l’assiette. A la fin de la matinée, après le repas de Pâques, on enterre ce qui reste du repas, pour qu’il ne soit pas piétiné. On dit que c’est pour les gens qui n’ont rien à manger.

Les Albanais ne mangent pas la dernière bouchée de l’assiette.

Pour le soir de Noël aussi, on a des traditions. On mange toujours du poisson, soit au four, soit grillé. À côté, on peut mettre parfois des légumes rôtis. Mais c’est manger du poisson qui est important.

Signé : Yekta Akhbarifar et Juliette Donnarumma 
Photos : Yekta Akhbarifar et Juliette Donnarumma