HumansOfFood #5
Amy

Maraîchère des jardins de Mirloup dans le Morvan

Originaire de San Diego, Amy est venue vivre en France à la trentaine. Passionnée par la cuisine et les plantes, elle s’est récemment formée à la naturopathie. Avec son mari David et leur fille de 4 ans, ils décident en 2019 de quitter la ville pour se lancer dans une activité de maraîchage sur sol vivant dans le Morvan, Les jardins de Mirloup. Dans cette interview pour Humans of Food, Amy nous parle de son rapport à la cuisine, l’alimentation et l’environnement qui l’entoure.

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Quels sont les ingrédients phares de ta cuisine ?

Aujourd’hui je suis à la recherche de produits locaux — frais, simples et proches de leur état naturel. Des produits qui ont une origine et un vrai goût. Pour moi, ce n’est pas juste des produits, je pense aussi aux personnes derrière. Je me pose toujours la question : « est ce que la personne arrive à vivre à travers ça ? ». J’en parlais justement avec ma fille de 4 ans, j’aime lui rappeler combien elle a de la chance de manger des bons morceaux de viande et des beaux légumes cultivés et fabriqués avec amour. Aujourd’hui j’apprends aussi à repérer les plantes sauvages comestibles, j’aime aller dans le jardin, chercher des choses, les mettre dans l’assiette.

Aujourd’hui j’apprends aussi à repérer les plantes sauvages comestibles, j’aime aller dans le jardin, chercher des choses, les mettre dans l’assiette.

A côté des aromates, j’aime aussi cuisiner avec des épices qui viennent d’ailleurs — le curcuma, la coriandre, le basilic… Dans ma famille on a toujours mangé de la « cuisine du monde », il y avait des plats typiques comme le poulet rôti mais on aimait bien aller manger des mezzés typiques du Moyen-Orient ou encore une bonne cuisine mexicaine. Je me rappelle d’un super restaurant vietnamien à San Diego où on aimait aller, juste à côté il y avait un restaurant géorgien. On a grandi avec des cuisines très différentes.

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Est-ce que tu as un souvenir particulier lié à la cuisine de ton enfance ?

Les conserves de ma mère. C’était des choses qu’elle récoltait du potager. J’ai des souvenirs de fin d’été, il faisait super chaud… C’est le moment de faire les conserves mais c’est aussi la période la plus chaude de l’année. Tu dois complètement chauffer ta cuisine ! Elle avait une sorte de robe d’été qu’elle avait cousue elle-même, sans bretelle, le plus simple possible. Et je la regardais, transformer les tomates du jardin ou faire des conserves de cornichons marinés, dans mon souvenir avec de l’aneth, du sel, du poivre et des baies. Je ne sais plus exactement si c’est vraiment ce qu’elle mettait dedans, mais c’était délicieux. Avec ma sœur on adorait vider les bocaux de ces cornichons.

Est-ce qu’il y a un plat ou une cuisine particulière qui t’a déjà fait voyager ?

Il y a un plat indien qu’un ami avait appris de ses parents. C’est un plat typique de Pondichéry. Aujourd’hui je refais ce plat en pensant à cette personne. Il m’a montré étape par étape comment parfumer l’huile et choisir les ingrédients. C’était la vraie expérience de la cuisine indienne, autre chose que dans un restaurant.

Selon toi, est-ce que la cuisine permet de transmettre des pratiques, traditions et héritages culturels… ?

Complètement. J’ai appris récemment que pour un enfant il y a une phase critique pour que le goût lui soit transmis. Entre 4 et 18 mois, c’est là où se forme son palais. Ça peut bien sur évoluer plus tard, mais il faut qu’à ce stade son alimentation soit diversifiée. Ça veut aussi dire qu’il faut qu’il y ait une alimentation variée pendant l’allaitement, et d’ailleurs même la grossesse puisque tout ça va être transmis à l’enfant. C’est assez incroyable comme avec l’alimentation on va pouvoir transmettre quelque chose à vie à une personne. Un enfant qui grandit dans une maison où on ne fait pas la cuisine, où on ne fait pas nécessairement attention aux ingrédients, d’où ils viennent, la qualité, le goût… va garder ces standards en lui. Or dans une famille où on montre à l’enfant que ça vient du potager, du marché, ça va lui permettre de comprendre. Pas parce qu’on lui dit mais parce qu’il voit. On prend le temps de réfléchir à ce qu’on mange, de choisir, on se questionne d’où ça vient, on remarque le goût. Je crois que ça vaut la peine de s’interroger, de mettre son énergie et son temps dedans.

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Il y a aussi une transmission de valeurs et l’héritage culturel qui joue. Si quelqu’un est issu d’un autre pays mais qu’il a grandi en France par exemple, les parents vont pouvoir transmettre la culture aux enfants à travers la cuisine. Enfin, pour ma part, je ne peux pas dire que je transmets une culture américaine à ma fille — je ne veux pas qu’elle cherche des goûts faciles. Aux États-Unis, c’est quand même une société où on ne passe pas beaucoup de temps en cuisine… où on pense « fast, fun and easy ». Il y a beaucoup de chaines de cuisine à la télé, et les gens passent plus de temps à regarder les autres faire la cuisine que la faire eux même.

J’ai vu ma mère faire la confiture toute ma vie, mais j’ai commencé à la faire il y a seulement 10 ans.

Mais ce n’est pas entièrement vrai évidemment, et il faut dire que ça commence à évoluer. Dans ma famille, on n’a pas été éduqué là-dedans. Par exemple, j’ai vu ma mère faire la confiture toute ma vie, mais j’ai commencé à la faire il y a seulement 10 ans. A la trentaine, je l’ai appelé pour lui demander certains détails. J’avais des souvenirs, des images d’elle et de ce qu’elle faisait. Ça a permis de créer un lien entre moi et ma mère en ce sens. Puis ça se transmet ensuite avec ma fille, qui fait aussi toujours des bredele pendant la période de Noël, qui crée un lien avec son père alsacien… Toutes ces choses sont une manière de partager quelque chose en toi.

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Est-ce que la cuisine permet de créer des liens entre des personnes venant d’horizons divers ?

Oui ça crée du lien ! Je pense à un moment partagé avec Maria, une amie colombienne qui est venue cuisiner sa recette d’arepas ou encore Lucile, d’origine franco-libanaise, avec sa recette des kebbeh. C’est intéressant parce que les personnes qui sont venues partager le repas avec nous ne la connaissaient pas. En partageant ce plat typique libanais, en apprenant à faire les boulettes avec les invités, elle a pu parler de sa famille et de sa culture. C’est comme ça qu’ils ont appris à mieux la connaître.

Souvent en anglais on dit qu’il y’a des « langages d’amour », langages of love, et pour moi la cuisine en fait partie.

Avec qui tu préfères cuisiner ?

Avec mon mari et ma sœur. Ce sont des personnes qui aiment la cuisine, la bonne nourriture. Qui s’interrogent sur la provenance, la qualité, qui est la personne derrière le produit. On partage un vrai moment de transformation, ce n’est pas juste consommer. C’est nourrir l’âme, le cœur, le corps. Souvent en anglais on dit qu’il y’a des « langages d’amour », langages of love, et pour moi la cuisine en fait partie.

Les jardins de Mirloup (instagram — facebook)

Signé : Lucile Ali

Photos : Lucile Ali