Humans of Food #25
Zakia
Membre de la brigade Stamtish
Zakia n’est pas arrivée à la cuisine par un parcours classique. Longtemps, sa vie professionnelle s’est construite ailleurs : dans l’accompagnement, l’économie sociale et solidaire, le montage de projets. Elle forme, elle structure, elle soutient. La cuisine, elle, reste à la maison. Présente, mais discrète.

Pour commencer simplement, est-ce que tu peux te présenter ?
Je m’appelle Zakia, je suis marocaine. Je suis maman d’une petite fille de quatre ans et je suis actuellement enceinte d’un garçon. Je suis entrepreneuse et passionnée de cuisine, et plus largement de tout ce qui touche à l’alimentation durable et à la nutrition. J’ai fait des études en gestion des organisations de l’économie sociale et solidaire, et j’ai travaillé pendant plusieurs années dans l’accompagnement : formation de porteurs de projets, d’étudiants, de personnes en situation de handicap, toujours dans le milieu associatif et l’ESS.
À la base, tu ne viens donc pas du tout de la restauration...
Non, pas du tout. Je n’ai jamais travaillé en restauration au départ. La cuisine faisait partie de ma vie personnelle, familiale, culturelle, mais pas de mon parcours professionnel. J’ai longtemps été dans des métiers très intellectuels, très orientés projet, stratégie, accompagnement. Puis j'ai commencé à cuisiner de mon côté et à vraiment apprécier ça !
Cet intérêt à commencer à prendre plus de place dans ta vie ?
Mon attrait pour la cuisine prend vraiment de l'ampleur pendant ma première grossesse, qui a eu lieu pendant le confinement. C’était une période très particulière. J’étais très active avant : je faisais du sport plusieurs fois par semaine, j’avais beaucoup de déplacements, beaucoup de projets. Et là, tout s’est arrêté d’un coup, et je me suis retrouvée à la maison, avec beaucoup de temps (rires). J'ai pris beaucoup de poids pendant cette grossesse. Après l'accouchement, j'ai eu comme un déclic... j'ai commencé à m'intéresser à l'équilibre alimentaire, à vouloir chercher et cuisiner des recettes simples et saines.
Et la cuisine arrive à ce moment-là ?
Oui. J’ai commencé à chercher des recettes faciles, simples, rapides, mais équilibrées. Je suis très gourmande, j’aime manger, donc je ne voulais pas tomber dans quelque chose de frustrant. Je voulais des plats qui fassent plaisir, mais qui soient aussi bons pour le corps. J’ai commencé à tester énormément de recettes, à réfléchir à l’équilibre entre légumes, féculents, protéines.
Avant cette période, tu cuisinais beaucoup ?
Non, pas vraiment. Je pouvais aider ma mère, donner un coup de main, préparer un dessert de temps en temps, mais je ne cuisinais pas régulièrement. C’est vraiment à ce moment-là que la cuisine est devenue centrale. Presque comme un besoin vital !

"Pendant une semaine, je mange juste par amour."
Tu parles souvent de ta maman. La cuisine, dans ta famille, c’est important ?
Oui, énormément. C’est surtout ma mère. Quand je retourne au Maroc, je ne peux pas m’arrêter de manger. Tous les plats traditionnels, la manière dont ils sont préparés… c’est une cuisine d’amour. Pendant une semaine, je mange juste par amour. Je pense que c’est assez universel : quand on est chez ses parents, on se laisse porter.
Quels sont tes premiers souvenirs liés à la cuisine ?
C’est très lié à la famille, aux femmes de ma famille. Ma mère, mes soeurs... mais aussi ma belle-sœur. J’ai passé beaucoup de temps chez mon frère et elle. J’adore la manière dont elle prépare le thé, le couscous, plein d’autres recettes. Je l’appelle même maman (rires)!
La cuisine, c’est un lieu de transmission très fort.
À quel moment la cuisine devient un projet, et plus seulement un refuge ?
Petit à petit. J’avais beaucoup de temps libre. J’étais en thèse de doctorat en entrepreneuriat digital, entre le Maroc et la France, avec l'université de Haute Alsace à Mulhouse. Mais avec la pandémie de COVID, les déplacements devenaient compliqués et l'encadrement à distance conjointement avec l'université du Maroc était impossible. Après la naissance de ma fille, j’ai pris la décision d’arrêter la thèse. Et j’ai continué à cuisiner, pour ma famille, pour des amis. De plus en plus.
Et là tu te dis : pourquoi pas en faire quelque chose ?
Oui. C'est une idée que j'ai commencé à faire germer pendant mon Master à Metz où j'avais la possibilité de choisir un projet et de le développer grâce à un programme d'accompagnement. Puis, après deux ans de travail en tant que salariée, j’ai finalement lancé ce projet en micro-entreprise, en autofinancement total. Sans crédit. L’idée, c’était de tester, sans prendre trop de risques. Voir si ça marchait, si les gens aimaient, si ça avait du sens. J’ai été accompagnée pendant un an par BGE Alsace pour monter le business plan.
Tu avais un lieu à ce moment-là ?
Non, c’était justement le problème. Je cherchais une cuisine partagée depuis longtemps. Et c’est là qu’une opportunité s’est présentée : Le Pachamama's (tiers-lieu strasbourgeois situé au Neudorf) cherchait une cuisinière pour reprendre le relais de l’ancienne cuisinière, et moi je cherchais un endroit pour cuisiner. Ça a fait match.
"Travailler seule, je sais maintenant que ce n’est pas ce que je veux."
Quelle est ton idée, au départ ?
Au départ, c’était pour tester. Voir si le projet pouvait fonctionner à midi, si les gens allaient venir, si l’offre allait leur plaire. Je n’avais jamais travaillé par moi-même en restauration, donc j’avais aussi beaucoup d’appréhension. Mais je me suis dit que c’était le bon moment.
Comment tu vis cette première expérience en cuisine professionnelle ?
C’était très intense. Quand tu es micro-entrepreneure, tu fais tout : la cuisine, la communication, l’administratif, le service. Je tenais le lieu deux jours par semaine. Je faisais la permanence, le service, le salon de thé. Et en même temps, j’étais enceinte. La charge de travail était énorme.
Il y a un moment où ça devient trop...
Oui ! À un moment, c’était la limite. Physiquement, mentalement. Je ne pouvais plus tout faire. Mais en même temps, ça m’a énormément appris. Sur moi, sur mes limites, sur ce que je veux et ce que je ne veux plus.
Est-ce qu’il te reste un souvenir marquant de cette période ?
Oui, le dernier jour avec certains clients… il y avait beaucoup d’émotions.
Je me souviens aussi d’un risotto revisité, avec une crème d’épinards. La première fois que je l’ai servi à un client, il est revenu me voir après en commençant à dire « c’était trop trop trop… » j’avais le cœur qui battait très fort… Je pensais qu’il allait me dire « trop salé » mais a finalement fini sa phrase par « …trop bon ! » C’était le premier plat que je lui servais. Après ça, je l’ai revu pas mal de fois. Il avait même ramené des gens de sa famille ! Ce genre de moment, ça te marque énormément.
"On peut tous bien manger, sans que ce soit compliqué ou élitiste."
Comment tu définirais ta cuisine aujourd’hui ?
Facile, accessible et équilibrée. J’essaie toujours d’avoir un équilibre entre légumes, féculents et protéines. Même dans des recettes traditionnelles. L’idée, c’est de montrer qu’on peut bien manger, se faire plaisir, sans que ce soit compliqué ou élitiste.
Est-elle marquée par tes origines ?
Oui, forcément un peu ! La cuisine marocaine est présente par petite touche. Mais dans l'ensemble, je suis plus tournée vers une cuisine du Monde, j’aime beaucoup mélanger. Aujourd’hui, toutes les cultures se croisent. Avec internet, avec les voyages, avec les rencontres. Je trouve ça très riche. La cuisine évolue comme les gens.
Quand tu cuisines juste pour toi, pour le plaisir, tu fais quoi ?
Le tajine, évidemment... Et le riz au lait aussi. Celui de mon enfance. Ça me rappelle vraiment des souvenirs très forts. C’est très émotionnel.
Qu’est-ce que tu aimes dans le travail en brigade, chez Stamtish ?
Le collectif. J’aime travailler en équipe. Quand je travaillais au Pachamama's, j’étais seule à mon poste et je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais sur le long terme. J’aime l’échange, le partage, apprendre des autres. La brigade, c’est ça…
Et pour la suite, comment tu te projettes ?
Je ne sais pas encore exactement. C'est sûr que j’ai toujours besoin de projets, de création pour me sentir vivante. Je ne peux pas rester sans rien faire. Mais bon, déjà le bébé dans un premier temps, ça va être beaucoup de travail...
Puis ensuite, peut-être me lancer dans l'animation d'ateliers de cuisine, dans un autre lieu, avec d'autres personnes... c'est encore flou. Mais je sais une chose : je ne veux plus être seule.
La cuisine, pour moi, c’est avant tout une aventure humaine.




Signé : Florian Gentelet